Pasternak – Essais autobiographiques, Le Docteur Jivago















Aujourd’hui, nous allons parler très sérieusement. Enfin, je vais essayer d’être sérieuse pour aborder un pan entier de la culture russe qui s’est fait détruire et dont il ne nous reste encore heureusement quelques fragments. Pour ceux qui se plaignent de cancel culture sur Twitter (toujours les mêmes qui ont des choses à se reprocher et qui passent comme par hasard entre les gouttes), ceci est pour vous.


Parce que ouais, la cancel culture chez les soviétiques, ça se terminait souvent avec des exécutions ou au goulag pour les plus malchanceux (je pense pas qu’on puisse s’estimer chanceux de survivre au jour le jour dans ces camps quand on lit les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov ou L’Archipel du Goulag de Soljenistsyne). Vous me faites donc un peu marrer quand des affaires de harcèlement sexuel écornent le fragile ego de vos stars préférées et que vous hurlez à la cancel culture. Spoiler, oui, nous autres femmes voulons voir disparaître de nos vies toutes les personnes qui s’en sont pris à d’autres femmes (et d’autres hommes, nous ne l’oublions pas et nous vous soutenons dans votre combat pour vous reconstruire et obtenir justice). Spoiler, non, on va pas canceler quelqu’un en l’accusant de ce qu’il a fait. Sinon vous pensez bien qu’on aurait pas eu Polanski aux césars ou Matzneff en littérature (sans parler d’un certain ministre qui a au moins abusé de sa position).

Mais bref ! retournons donc à notre post à l’origine sur Pasternak et son œuvre la plus célèbre à l’étranger : Le Docteur Jivago.


Alors je n’ai pas fait les choses à moitié en prenant à la bibliothèque l’édition Quarto de Gallimard qui est une bonne solution pour les gens qui ne peuvent pas se payer les éditions de la Pléiade (et on est nombreux je pense). Franchement, j’ai adoré le fait de pouvoir découvrir Pasternak en dehors de son roman et de me replonger dans cette période de l’histoire pas très glorieuse de l’URSS (on va pas se mentir, l'URSS, c’est très moche de bout en bout mais y a eu du pire et du "moins" (j'insiste sur les guillemets, vraiment, je ne défendrai jamais un régime totalitaire) pire, comme dans chaque régime) qui s’étend des années 20 aux années 60, en très gros la montée de Staline au pouvoir et les contrecoups des 7 années suivantes sur la littérature soviétique.

Sauf-Conduit et Hommes et Positions sont des réflexions sur la place de l’homme et de l’art dans une époque troublée où le poète que Pasternak était se rend plus ou moins compte de la chance qu’il a. Et de la chance il en a eue, il ne faut pas se leurrer. C’est quand même l’un des rares écrivains non affiliés au parti avec une position assez ambiguë à avoir réchappé aux Purges de 1936-37, là où des centaines d’autres ont été emportés plus ou moins silencieusement. Certes, il a souffert de privations mais il ne faut pas oublier qu’il était quand même relativement protégé par sa proximité avec les « grands » du parti comme Boukharine avant sa chute ou même Staline.

On le voit du reste bien dans les deux discours publiés : il fleurte avec la dissidence sans jamais tomber en disgrâce avant le Prix Nobel de 1968 qui ne tombe pas du ciel. Les gens l’oublient souvent mais son nom avait déjà circulé à plusieurs reprises avant la parution du Docteur Jivago à l’étranger.


Du reste, avant de passer à l’étude (grand mot, n’est-ce pas !) du roman, je préfère vous parler du Dossier de l’Affaire Pasternak qui conclut cette édition avec une biographie complète de l’auteur.

Si vous êtes en études de russe (licence ou master) ou que vous vous intéressez à la littérature russe, vous devez le lire. Si j’avais eu cette édition entre les mains à l’époque de ma licence, je n’aurais pas hésité une seconde à claquer 25 balles pour l’avoir.

On peut y voir comment un système entier se crée pour surveiller un homme et le briser avec des éléments rassemblés sur des années. Clairement, Pasternak a eu la « chance » d’être connu du monde entier au moment où la disgrâce est tombée et que ce ne se soit pas passé quelques années plus tôt. Ça se voit surtout par rapport au sort de sa deuxième femme qui manque de mourir dans la misère totale et de sa maîtresse et de sa fille (la fille de sa maîtresse, pas la sienne, et oui oui, monsieur était un petit peu trompeur sur les bords) qui sont envoyées au goulag moins d’un an après sa mort sous des accusations plus que moins douteuses. Bon, malgré les nombreuses notes, si vous ne connaissez pas trop les grands pontes de la censure et de la littérature des années 30 à 60, vous allez être un peu perdus comme moi au début (j’ai honte mais j’ai oublié pas mal de trucs appris à la fac).

Et pour la biographie, n’hésitez pas à vous en servir pour découvrir les différents courants littéraires avant Révolution et l’organisation de la RAPP après. J’ai noté pleins d’auteurs à lire ou relire comme ça et j’ai découvert énormément de choses sur le système de l’Association des écrivains prolétaires russes (RAPP, ça sonne mieux je trouve).


Je pourrais m’étendre plus mais j’ai envie de parler du fameux Docteur Jivago. On ne va pas se cacher, ce roman n’a absolument plus rien de subversif maintenant. On y suit juste les pérégrinations de Iouri Andreïevitch Jivago (Le vivant en russe archaïsé, on comprend pourquoi à la fin pourquoi il s’appelle comme ça en dehors du fait que Pasternak l’a piqué à un mec random dans la rue) avec sa femme puis sa maîtresse (clairement un petit sentiment de déjà-vu avec sa propre vie sentimentale). Sauf que Jivago est un gars de l’ancienne bourgeoisie avec son père, un magnat qui avait abandonné sa mère pour courir après une autre (tiens, tiens, ça serait-y pas un truc récurrent dans la famille ?) avant de se suicider sous le nez d’un des futurs amis de son fils (Iouri, au cas où vous avez du mal à suivre). Et aussi parce qu’il agit exactement dans le sens contraire du communisme qui s’installe dans une Russie éclatée par la guerre civile. « Cultivons notre jardin » est sa philosophie de vie et ça ne va pas tellement dans le sens du communisme, quelle que soit sa période, on est bien d’accord. Il lui arrive plein de choses à ce docteur, à Tonia, sa femme, à Lara, sa maîtresse, et à ses amis et je ne vais pas vous gâcher l’histoire (du reste, évitez l’intro avant, lisez-la après pour éviter d’être pourri dans votre découverte de l’histoire par des biais construits par d’autres et des évènements racontés).


Je ne peux qu’admirer Pasternak d’avoir osé publier son roman en pleine période de « Dégel » (paye ton nom mensonger !) en sachant qu’il allait se faire étriller par tout le monde. On ne va pas se mentir, ses descriptions de la guerre civile (merci les notes qui aident à savoir qui est qui dans les différents camps) ne rentraient pas tellement dans les canons de la littérature soviétique. Tout y est sombre, tout y est horrible de réalisme. Pasternak ne cache pas les horreurs, il les pose devant nous et nous laisse les digérer derrière à coups de grandes descriptions poétiques qui ne cachent rien de l’enfer de l’époque. Les exécutions s’achèvent sur des coups de feu, identiques d’un camp ou de l’autre, les destins se croisent, se décroisent, disparaissent pour revenir ou non et Jivago est le témoin privilégié de tout cela en tant que médecin de guerre enrôlé de force.


Ici, personne n’est bon, pas même Jivago qui se détruit et qui détruit sa famille (sans spoil) en se débattant dans des considérations philosophiques qui ne sont pas dans l’air du temps et en choisissant de partir de Moscou pour cultiver un lopin de terre dans l’illégalité totale. On a quand même un connard absolu en la personne de Konnarovski, pardon, Komarovski qui entraîne Lara dans une liaison alors qu’elle est toujours une adolescente et qui la détruit moralement au point de la pousser à tenter de le tuer pour sauver ce qui peut l’être d’elle. Les révolutionnaires de tout bord ont leur part belle aussi dans le genre « que des cons armés » et on sent bien le dégoût que ressent Jivago à leur égard parce qu’ils sont allés trop loin dans la révolution qui aurait dû s’arrêter à un changement de gouvernement à ses yeux.


La révolution a bouleversé l’univers de tous les personnages, révélant leurs forces et leurs faiblesses, montrant que leurs choix qu’ils pensaient guidés par la raison ne sont parfois que des coups de folie. Tout n’est pas que regret dans ce roman ceci dit, des enfants naissent, des moments de joie éclairent ce monde apocalyptique, mais ça reste trop rare pour qu’on puisse dire que la révolution a été un aussi grand succès populaire que ce que le régime le disait. Tout comme Pasternak, Jivago pensait que la révolution était nécessaire pour faire avancer les choses mais l’évolution du communisme vers quelque chose de trop rigide et trop semblable à la Russie d’avant ne lui plaisait pas.


Alors, oui, c’est chiant, c’est long, mais c’est aussi magnifique dans l’écriture (bon, pour le thème, on va repasser par contre). Si vous n’avez pas l’habitude d’auteurs comme Tolstoï qui écrivent leurs scènes côte à côte sans parfois énormément de logique, vous risquez d’avoir du mal à rentrer dans le roman. Perso, j’ai eu du mal dans la première partie où les souvenirs d’enfance et d’adolescence se succèdent sans lien réel (même s’ils sont superbes à lire). On sent toujours que Pasternak a privilégié la poésie une majeure partie de sa vie et même si je me sens assez mal-à-l’aise avec ce genre, la dernière partie avec les vers de Jivago m’a énormément plu. J’ai aussi eu du mal avec les biais narratifs où tous les personnages ne font que se croiser et se recroiser alors qu’on les pensait séparés pour toujours et qui ne font pas très réalistes (parce que genre se retrouver au fin fond de la Sibérie quand on se connaissait à Moscou, c’est pas très réaliste, il ne faut pas se leurrer, même si le contexte de la guerre peu l’expliquer mais faut pas pousser trop loin quand même).


Je peux comprendre que la fin laisse perplexe beaucoup de monde, c’est ce qui ressortait dans les critiques de l’époque du reste (on en trouve dans le Dossier, je n’ai pas cherché à en trouver plus, ne vous en faites pas). C’est vrai que ça laisse un goût d’inachevé. Mais en même temps, est-ce qu’il faut s’en étonner ? 1929, date marquant la fin du roman, est l’année du début de la persécution de nombreux auteurs comme Zamiatine ou Pilniak. Quoi de plus étonnant que Pasternak nous laisse sur des fils du destins brisés ou inachevés ? Quand on sait que plusieurs millions de personnes ont disparu des années 20 aux années 50 voire plus récemment encore, on ne peut que comprendre le message qu’il a voulu faire passer : le communisme a tout brisé, tout effacé. 1929 est le moment où la répression de l’expression se durcit de plus en plus, qu’il n’en dise pas plus est une sorte de protestation contre le sort de nombre de ses collègues et amis.

Oui, c’est terrible de laisser le lecteur dans l’expectation de nouvelles de Lara, de Tonia, de tous les autres personnages plus ou moins secondaires du roman. Mais qu’est-ce que c’est par rapport à l’expectation des familles qui ne devaient plus jamais revoir les leurs broyés par le système soviétique ?



Pour conclure :

« Vous êtes un homme, vous vous appartenez. Faire l’original, jouer votre propre vie, c’est votre droit le plus sacré. Mais Larissa Fiodorovna n’est pas libre. Elle est mère. Elle a sur les bras une vie d’enfant, la destinée d’un enfant. Elle ne peut pas faire d’extravagances, elle n’a pas le droit de planer dans les nuages. » (Konnarovski dans le texte. Vous ai-je dit que je déteste ce parvenu ?)


« Grand était leur amour. Mais tout le monde aime, sans remarquer ce que cela a d’extraordinaire.

Pour eux – et c’était là l’exceptionnel – les moments où, comme un souffle de l’éternité, le souffle de la passion se posait sur leur existence terrestre condamnée étaient des moments de révélation, qui leur apprenaient des choses toujours nouvelles sur eux-mêmes et sur la vie. »


« Strelnikov est aussi fou qu’eux, mais ce ne sont pas les bouquins qui l’ont rendu fou, c’est ce qu’il a vécu et souffert dans sa chair. Je ne connais pas son secret, mais je suis sûr qu’il en a un. Son alliance avec les bolcheviks est de circonstance. Tant qu’ils auront besoin de lui, ils le toléreront, ils feront route ensemble. Mais dès l’instant où il ne sera plus utile, ils le laisseront tomber sans pitié et le piétineront, comme ils l’ont déjà fait avec beaucoup de spécialistes militaires. » (analogie intéressante avec ce qu’il s’est également passé avec les Compagnons de route)


« Laver de ton sang… L’honneur de l’uniforme, répétait Lara avec indignation ; elle allait et venait dans la chambre, secouée par l’émotion. Et moi je ne suis pas en uniforme, je n’ai pas d’honneur et on peut faire de moi ce qu’on veut. Saisis-tu bien ce que tu me demandes, as-tu bien compris ce qu’il te propose ? Une année après l’autre, au prix d’un travail de Sisyphe, on essaie de bâtir quelque chose, on en dort pas son content et voilà l’autre qui vient, et qu’est-ce que cela peut bien lui faire de souffler là-dessus pour que tout s’effondre. Va te faire pendre. Brûle-toi la cervelle si tu veux. Qu’est-ce que ça me fait ? Combien te faut-il ? »


« Je n’ai sans doute pas su vous parler comme il le fallait de ces jours éternellement premiers de toutes les révolutions où les Desmoulins bondissent sur la table et enflamment les passants par un toast à l’air qui les entoure. J’en ai été le témoin. La réalité, comme une fille bâtarde, sortait à demi nue de sa réclusion et s’opposait tout entière, des pieds à la tête à la tête illégitime et déshéritée, à l’histoire légitime. J’ai vu l’été sur la terre, paraissant ne pas se reconnaître lui-même, naturel et antéhistorique, comme dans une révélation. J’ai laissé un livre sur lui. J’y ai exprimé tout ce que l’on pouvait apprendre sur la révolution de plus inouï et de plus insaisissable. » Lettre posthume à Rilke


« Comment était sa vie privée, demande-t-on parfois. Vous allez tout de suite être instruits sur sa vie privée. Une immense région, une région d’extrêmes contradictions qui se contracte, se concentre, s’égalise et soudain, frémissant de simultanéité dans toutes les parties de sa constitution, se met à exister corporellement. Elle ouvre les yeux, soupire profondément et se dépouille des derniers restes de pose qu’elle a reçus en aide provisoire. » Sauf-Conduit


Illustration : affiche du film Le Docteur Jivago de David Lean, 1965

1 vue0 commentaire