Prince André Kourbski – Histoire du règne de Jean IV (Ivan le Terrible)


Librairie Droz (1965) – traduction M. Forstetter, révision et notes du texte par Alexandre Soloviev (13,99€ en ebook à la Fnac et en kindle sur Amazon)









Oui, oui, je sais, encore de l’histoire russe ! Mais quelle histoire !


Je vous présente la vie de Jeannot le Terrible (pardon, la manie de traduire absolument tous les noms de personnalités régnantes avec des prénoms français me fait rire) vue par son ancien conseiller et ami passé à l’ennemi polonais (au lieu de traverser la rue, lui, il a traversé la frontière pour trouver du travail en Pologne-Lithuanie comme ça s’appelait à l’époque).


Donc S.A.S. Dédé (pardon ! pas pu résister !) Kourbski est un ancien copain d’Ivan IV qui a décidé de se lâcher sur son compatriote une fois bien en sécurité avec sa famille en Pologne (en même temps, vu l’hécatombe chez les nobles de cette époque, je le comprends).


Après, c’est aussi politique, son livre sort en 1573, pile au moment où on doit élire un roi de Pologne où Ivan IV est quand même bien plébiscité face à d’autres candidats comme Henri de Valois. Alors oui, en Pologne à l’époque, la Diète (le parlement) élisait son roi (c’est pour ça qu’on s’est retrouvé avec Stanislas Leszczynski à Nancy lorsqu’il s’est un peu fait rouler dessus lors des élections de son temps quelques siècles plus tard). Spoiler : quand les nobles polonais découvrent ce portrait sanglant (on rigole en douce quand on sait qu’Ivan IV est resté dans les annales du monde entier comme le tsar le plus cruel et sans doute le plus connu aux côtés de Nicolas II), ils sont assez horrifiés et abandonnent le projet d’unir la Pologne-Lithuanie à la Russie pour mettre fin à leurs guerres qui durent depuis des années à travers le couronnement du tsar. Si c’est pas de la manipulation d’opinion politique, ça !


Bon après, il faut comprendre ce brave Dédé qui a toujours été le plus pieux, le plus vertueux et le plus gentil des conseillers et qui s’est un peu fait virer par des méchants conseillers à la solde de Satan en personne. Oui, oui, dans ce livre, il y a les gentils qui se font à peu près tous persécuter pour rien (je veux bien le croire sur parole, on a d’autres sources que Kourbski pour confirmer les atrocités d’Ivan IV) et les super méchants qui sont empoisonnés par les paroles du diables (les opritchnikis, les soldats entièrement dévoués d’Ivan IV spécialisés dans le débusquage de traitres, même là où il n’y en a pas).


Au début, tout va bien, Ivan IV est un bon tsar, il va combattre les tatars, s’attaquer aux ennemis extérieurs. Il envoie pour ça Kourbski et d’autres qui s’illustrent aux combats et toutes les campagnes se passent à merveille quand les ennemis ne réattaquent pas derrière. Mais l’ombre plane sur notre Jeannot qui se laisse de plus en plus influencer par de mauvais conseillers (AKA les frères de sa femme principalement). Ses chevilles enflent un peu trop et ses principaux conseillers fidèles et pas pourris par l’argent commencent à passer à la casserole les uns après les autres (bon, au début ils sont juste exilés de Moscou mais les conseillers les plus pourris pensent que c’est pas assez alors couic !). Et c’est parti pour le début des bains de sang !


Pour les amateurs de Game of Thrones, je pense que vous ne serez pas dépaysés par l’ambiance chevaleresque de cette Histoire de Jeannot le Terrible qui livre son lot de batailles sanglantes contre les infidèles (toutes les religions y prennent pour leur grade, même les catholiques alors pour ceux que le sujet énervent, ne tentez pas l’aventure), de morts injustes et horribles (je crois qu’Ivan a testé à peu près toutes les morts de la série bien avant que G.R.R. Martin soit né !), de miracles aussi.


Pour ceux que les références bibliques et les louanges au Tout-Puissant ne dérangent pas, vous allez profiter d’une histoire épique emplie d’aventures sans prise de tête. Enfin, si vous évitez soigneusement de lire les notes de bas de page si l’histoire complétée des personnes citées ne vous intéresse pas.


Faut-il une connaissance poussée de la Russie de l’époque ? Je pense qu’il vous faut un minimum de savoirs sur Ivan IV et son opritchnina avant de vous lancer mais cela ne vous handicapera pas trop de ne pas savoir ce genre de choses, pas plus que les généalogies d’absolument toutes les personnes citées (parce que sinon, vous allez vous perdre à coup sûr dans les branches majeures et mineures de chaque famille, c’est le même genre de galère qu’on a quand on veut apprendre la généalogie de manière générale je pense alors autant ne pas s’en formaliser).


Même si c’est une édition scientifique, la translittération des mots russes intraduisibles (les boïars, les voïévodes) et même de certains noms peut varier d’une phrase à l’autre mais ce n’est pas handicapant à mes yeux vu qu’on les reconnaît sans aucun doute possible s’ils changent de forme en français.


Bon, j’ai dit que c’était comme Game of Thrones mais il ne faut pas dépasser les bornes des limites quand même, hors de question de parler de sexualité ici ! les hommes sont les plus pieux et les plus courageux grâce au Seigneur et les femmes sont les plus pieuses et ont le plus d’abnégation à élever leurs rejetons quand papa est parti faire sa guéguerre. Oh, à part peut-être Hélène Glinski (mère de Jeannot) et Sophie Paléologue (grand-mère de Jeannot) qui sont des sorcières, bouh ! les viles manipulatrices !


Et je vais vous inviter à lire ce livre pour découvrir quels magnifiques superlatifs Kourbski utilise pour décrire son vieil ennemi (enfin, il est plus jeune que lui mais ils se détestent depuis des années alors c’est un vieil ennemi, d’accord ?). Si l’ambiance n’avait pas été aussi tragique, je pense que ça pourrait faire l’objet d’une reprise dans un vaudeville tellement c’est grandiloquent.


Pour conclure :

« Pourquoi vous étonnez-vous, vous qui depuis toujours jouissez des libertés accordées par les rois chrétiens ? Nos calamités vous semblent-elles invraisemblables ? En effet, elles paraîtraient telles si je voulais les décrire toutes, l’une après l’autre. Or, je n’ai noté que brièvement cette sinistre tragédie, car même en ne la mentionnant qu’à peine, j’ai senti mon cœur déchiré par la compassion. »


La bio rapide de Dédé : https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Kourbski

La bio rapide d’Ivan IV : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_le_Terrible

Pour une biographie plus complète, je vous conseille le livre de Pierre Gonneau : Ivan le Terrible ou le métier de tyran, Paris, Tallandier, mars 2014. Sinon le chapitre qui lui est consacré dans Histoire de la Russie et de son empire par Michel Heller est aussi détaillé que possible sans verser dans le drama comme L’Histoire de Jean le Terrible.

Pour mieux comprendre (très rapidement) l’opritchnina : https://fr.wikipedia.org/wiki/Opritchnina


Et pour savourer un peu plus l’histoire entre ces deux zigotos, je vous invite à lire Lettres à un félon à L’œuvre éditions (traduites par Bernard Marchadier) où Dédé et Jeannot s’invectivent chacun de son côté de la frontière mais pas que !


Tableau : Tsar Ivan le Terrible - Viktor Mikhaïlovitch Vasnetsov, 1897 (Jeannot est mort depuis un moment et on peut voir à quel point les peintres se l'imaginent répugnants avec sa réputation de tueur sanguinaire, enfin, les icônes de son époques ne sont pas plus flatteuses pour son image alors disons que j'ai pris celle qui m'a fait le plus rire (en plus, je l'ai vu en vrai à la galerie Trétiakov !))

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