• Elinwë

Calendrier de l'Avent jour 10

Aujourd’hui, je vais vous parler d’une littérature qui a glissé vers un public adulte au fil du temps. J’allais dire que c’était purement de la littérature adulte mais je me suis doutée que ça allait partir en cacahuète très vite, surtout que j’ai parfois l’esprit mal placé pour certaines choses.

Mais sinon, je vais parler d’un truc qu’on nous lisait enfant et qu’on a totalement dénaturé et expurgé au fil du temps pour rendre ça plus acceptable (même si ça reste hyper problématique, surtout chez Disney).

Ça y est, j’ai lâché le nom magique et vous vous doutez que je vais parler soit de Grimm, soit de Perrault. Eh bien… nope ! Ce sont loin d’être les seuls conteurs d’histoire, Afanassiev est mon préféré mais je ne vais pas vous parler de lui non plus. Vu qu’on parle surtout de Grimm et Perrault, et parfois d’Afanassiev (Baba-Yaga, c’est lui qui l’a recréé à partir des contes oraux russes qu’il a rassemblés, il faudrait que j’en parle un jour), on va s’intéresser à une conteuse.

J’en avais marre de lire toujours des hommes alors j’ai été voir par curiosité cette autrice et je n’ai pas été déçue de ma lecture.


Baronne d’Aulnoy

Déjà, pour vous resituer un peu l’histoire des contes en France, leur explosion a eu lieu à la toute fin des années 1690 et s’est arrêté au début des années 1700. Après, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de contes avant et qu’il n’y en a pas eu après, loin de là. C’est simplement une balise temporelle pour vous situer le moment où Perrault a écrit ses contes et où beaucoup ont fait pareil.

C’est ce qu’a fait la baronne d’Aulnoy en sortant ses propres contes un an après la parution des Contes de ma mère l’Oye de Perrault. L’écriture de loisirs étant considérée comme une écriture réservée aux hommes parce que trop « basse » par rapport au genre épistolier, je vous laisse deviner le destin littéraire de la baronne après sa mort. Spoiler, ce n’est pas pour rien que je n’en avais jamais entendu parler avant. Je vous jure, ces hommes jaloux du talent des femmes qui leur piquent leurs inventions et en plus les empêchent d’accéder à la célébrité par peur de finir plus cons et plus pauvres qu’elles ! (je parle des hommes de son temps, encore que, ça peut s’appliquer à certains de notre époque sans problème, j’en suis malheureusement convaincue)

Oh, j’oubliais, c’est elle qui a lancé la mode du conte en en insérant L’Île de la félicité dans son Histoire d’Hippolyte, comte de Douglas, un des tous premiers contes français. Perrault peut donc aller se rhabiller, c’est peut-être un des plus connus, mais il n’a pas le monopole du conte. Bon, après, il a gagné la guerre de la notoriété sur le long terme mais il a bien été aidé par les critiques du XIX° qui ont totalement enfoncé les autrices pour mettre sur un piédestal les auteurs (on peut donc les remercier d’avoir pourri notre littérature en disant que les femmes savent pas écrire et devraient se contenter de leurs lettres à de très rares exceptions près et en faisant de l’homme l’auteur par excellence alors que… ouais, nan, on va pas se lancer là-dedans).


Je vous sors donc des cartons de l’histoire littéraire les Contes de fée de Marie-Catherine d’Aulnoy dont la vie mériterait sans doute un film : mariée à un homme de vingt ans plus vieux qu’elle, buveur, coureur et au service d’un homme aimant les hommes (c’est bien son droit mais on se doute bien que le mari n’a pas eu que des aventures avec des femmes et à l’époque, ça passe très mal avec cette superbe société coincée), elle finit par l’envoyer en prison en inventant des histoires avec deux complices.

Bon, le mari s’en sort même s’il est renvoyé en prison parce qu’il doit payer ses dettes et les deux complices sont décapités pour calomnies (la justice de l’époque, vous comprenez) et elle-même réussi à s’enfuir par chance. S’en suivent dix ans de voyages en Europe pour laisser passer le scandale avant le retour à Paris où elle se fixe.

Le plus beau dans tout ça ? En 1700, son mari meurt enfin (je me mets à la place de la baronne, ça devait être un super soulagement de savoir que celui dont elle était séparée avait enfin passé l’arme à gauche) et… il la déshérite. Il devait penser la foutre dans la mouise en lui refusant sa part d’héritage mais comme elle avait atteint une petite notoriété à l’époque, ça n’a pas bien marché comme il voulait.

Ça ressemble à un conte de fée à la Perreault, pas vrai ? On a un mari oppressif, une famille qui force son mariage arrangé, un complot pour se débarrasser du mari, la mort du grand méchant de l’histoire et une période de paix à la fin de l’histoire.


Oui, je sais ! « Les Disney, c’est pas aussi violent d’abord ! » Bah euh… si en fait. Quand on regarde l’âge des princesses et celui des princes, on se rend compte qu’il y a clairement de la pédophilie dans l’air. On se passe aussi pas mal du consentement pour La Belle au Bois dormant (et le conte est pire) et Blanche-Neige. Et les messages du genre de « Un jour mon prince viendra » sont clairement un synonyme de « T’inquiète, laisse les hommes décider de ta vie à ta place vu que de toute façon, tu es juste là pour te faire remplir le bide de gosses que tu élèveras seul parce que ton mec sera parti à la guerre les trois-quarts du temps ». Sympa comme message pour les petites filles, hein. Je sais, on a toutes rêvé d’être des princesses quand on était petites mais quand on grandit et qu’on se repenche sur nos contes d’enfance, c’est loin d’être aussi glorieux. En même temps, on aurait dû se rendre compte qu’il y avait une douille dans la morale de l’histoire : « Et ils vécurent ensemble pour toujours et eurent de nombreux enfants », qui veut plus de deux enfants de nos jours ?


Mais bref, penchons-nous un peu sur les contes de madame d’Aulnoy pour voir ce qu’il s’y raconte ! Des marâtres horribles, des belles-sœurs jalouses les unes des autres, des pères totalement subjugués par leur nouvelle femme quand ils ne sont tout simplement pas abjects de nature, des amours très contrariés, des amants qui se jurent amour éternel avant de douter l’un de l’autre… Ouais, ça ressemble quand même beaucoup aux thématiques qu’on retrouve chez les autres conteurs.

C’est pour ça que je vous dis que le conte est passé de la littérature pour enfants à la littérature pour adultes : jamais on ne lirait aujourd’hui les véritables versions des contes où les méchants meurent de façon hyper cruelle et où les gentilles sont violées par leur futur mari (parce que les jumeaux de la Belle au bois Dormant ne sont pas nés par l’opération du saint esprit et que ce n’est pas un baiser du prince qui la réveille à l’origine, je vous rappelle). De ce côté-là, Disney a fait du bien aux contes en retirant les éléments les plus horribles (bon, ils en ont exacerbé d’autres alors ce n’est pas top du tout) mais en même temps, qui n’a pas envie de frissonner devant les horreurs des vieilles biques qui servent de belle-doches ni de se réjouir de leur mort atroce une fois adulte ? Je vous le dis, la baronne d’Aulnoy, c’est parfois pire que Game of Thrones niveau horreurs.


Je ne vais pas vous mentir, je pensais qu’avec une autrice, les femmes en prendraient moins pour leur grade mais alors là ! J’étais très loin du compte ! Les belles-familles sont toujours aussi sadiques et jalouses, les héroïnes sont aussi stupides par certains côtés, le tout vous donnant envie de rentrer dans le bouquin pour les séparer à grands coups de pied dans les fesses. Mais c’est ça qui fait la beauté des contes, pas vrai ? On doit frémir pour mieux retenir les leçons que nous offrent les situations. Le pire dans tout ça ? Même si c’est très exagéré, les histoires se sont produites dans la réalité. Tout a été raconté sur le mode : « c’est de la littérature, vous ne craignez rien » mais quand on y pense, on a tous connu des femmes et des hommes prêts à tout pour le pouvoir et pour séparer des amoureux uniquement parce que ça ne leur plaît pas de les savoir ensemble.

Les contes de la baronne ne font pas exception, ils sont très sombres mais super intéressant. J’ai adoré L’Oiseau bleu, Le Rameau d’or et Le Prince Lutin et je vous conseille vraiment de les lire, ça change de Perreault tout en s’intéressant aux mêmes thématiques de l’amour contrarié et de la belle famille horrible (le traumatisme des auteurs à ce sujet devait être particulièrement fort pour qu’ils le reprennent tous abondamment).

Et vous voulez rire ? Les russes ont fait un cross-over entre Perreault et madame d’Aulnoy. Oui, oui, ils ont mélangé plusieurs de leurs contes sans problème avec d’autres de Grimm. Où ça ? Mais dans le ballet La Belle au bois dormant de Maurice Petipa (je n’invente pas, c’est son vrai nom, promis) et de Tchaïkovski ! On a la trame originelle du conte de Perreault avec l’introduction d’autres personnages de contes avec pour ceux d’Aulnoy la Chatte blanche et la princesse Florine et son Oiseau bleu.

Du beau monde en perspective, pas vrai ?

0 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout