• Elinwë

Calendrier de l'Avent 2020 jour 11

Que diriez-vous d’une petite dystopie aujourd’hui ? Ce n’est pas mon genre de prédilection mais il faut absolument que je vous parle d’un livre qu’on oublie facilement quand on parle de dystopies. Surtout qu’on présente comme 1984 comme le premier du genre alors que… pas vraiment en fait. Surtout si on parle de dystopie se passant dans un pays a fortiori communiste. Et saviez-vous que la première vient d’un écrivain soviétique qui a morflé par la suite quand ça s’est su en URSS qu’il avait publié son roman à l’étranger comme ça se faisait très souvent pour les romans problématiques qui ne passeraient pas la censure soviétique.

Donc ce soir je vous présente la dystopie qui m’a vraiment fait beaucoup plus d’effet que 1984.


Nous – Zamatine (ou Nous autres selon la traduction que vous prenez)


Alors de quoi il s’agit ? D-503 est un homme qui tient un journal et qui nous raconte ainsi sa vie : ingénieur chargé de la conception d’un vaisseau spatial destiné à convertir les races extraterrestres au bonheur de l’État unique, il vit dans un immeuble où tout est surveillé le plus simplement du monde avec la transparence des murs, du sol et des plafonds (ça doit être drôle d’aller aux toilettes en même temps que son voisin du dessous et d’avoir l’impression de lui faire dessus, vous me direz).

Tout est contrôlé, y compris le sexe et les enfants qui marchent par bons à utiliser (oui, oui, comme les bons de rationnement en nourriture utilisés pendant la guerre en France). Notre bon D-503 est un excellent membre de l’État unique, il est discret, efficace dans son travail et vit sa petite vie parfaite de fonctionnaire de l’État. Sauf qu’une rencontre fait tout basculer : I-330. C’est une jeune femme de l’ancien monde, de celui qui n’a pas connu l’État unique et qui est encore libre malgré la domination de la planète par cette dictature.

Au début, c’est loin d’être l’amour fou, D-503 ne peut qu’être choqué par sa liberté de fumer et de flirter avec lui et il en fait même des rêves (petit coquinou bien sage). Mais bon, il finit quand même passer du temps avec elle, assez pour savoir qu’elle fait partie d’une résistance et qu’il accepte de franchir le Mur qui protège la ville-État pour rencontrer les autres habitants de ce monde.

Sa maîtresse attitrée (pas I-330 mais celle qui marche avec les bons) veut qu’il la mette enceinte de façon illégale (tremper sa nouille, oui, mais alors pas du tout de bébé à la clef sinon couic !) parce qu’elle est jugée inapte à la maternité selon les critères de l’État unique. Il accepte lorsqu’elle lui promet de donner son enfant à l’État unique. Sauf que ça ne se passe pas vraiment comme prévu, bien sûr. La femme s’aperçoit qu’elle ne veut plus offrir son enfant mais le garder pour elle. I-330 intervient alors pour la faire passer de l’autre côté du Mur (pourquoi il y a toujours des Murs dans les histoires que je lis ou que je regarde ? il faudrait devenir un peu plus créatifs en matière de frontières quand même !), ce qui est un succès.

La suite ? Oh, D-503 est invité à une reprogrammation du cerveau comme tous les autres citoyens de la ville pour éviter toute possibilité de révolte. Comme quoi, l’État unique n’a pas donné le bonheur à tout le monde, en même temps, je comprends, j’aurais du mal à faire mes besoins en sachant que n’importe qui peut me voir cul nu.


Je ne vous raconte pas la fin qui m’a vraiment marquée et qui m’a vraiment dégoûtée de mes études un moment. Parce que c’était bien beau de faire une licence de russe pour la période tsariste, mais j’avais légèrement sous-estimé la violence de la répression soviétique qui est très bien représentée dans le roman. Certes, je savais ce que c’était les goulags, vaguement le NKVD et je voyais à peu près le système de surveillance et de délation encouragée mais je ne m’attendais absolument pas à une telle horreur. Parce que voir des reportages extérieurs, ça fait avancer la culture, mais lire des témoignages directs de l’époque, ça met vraiment mal à l’aise.


Dans Nous, tout y est : le système de surveillance, le culte de l’État parfait et de son chef suprême, les annonces que tout est bien qui va bien, les manipulations à grande échelle, les exécutions… Certes, c’est une œuvre romanesque mais c’est surtout un cri d’alarme datant de 1921 prévoyant avec beaucoup trop d’exactitude l’emprise qu’allait avoir Staline sur l’URSS à peine quatre années plus tard.

Certes, 1984 peut être considéré comme un chef d’œuvre du genre, je n’ai pas accroché du tout à cause des trop grandes similitudes avec Nous et du style assez morne (peut-être à cause de la traduction), mais Nous vient de l’intérieur. Il extrapole à partir de la réalité de l’époque et pousse jusqu’au bout le résonnement du communisme, comme d’autres œuvres de la même période, 1984 se contente de dire : « Oh là, là ! Attention ! les méchants communistes vont tous nous ramollir du bulbe si on continue à leur parler ! » (ceci n’est que mon interprétation, je peux largement me tromper là-dessus).


Ce qui est « marrant », c’est, comme je le disais, l’histoire du sexe contre des bons. Ça m’a beaucoup rappelé les théories des incels sur Facebook. Pour ceux qui ne savent pas, les incels (célibataires involontaires en anglais abrégés) se considèrent victimes des femmes qui ne veulent pas d’eux (vu leurs programmes pour remédier à ça, je ne peux comprendre mes consoeurs) et qui veulent mettre en place un système soi-disant égalitaire qui fonctionnerait de la même manière que dans l’État unique : chaque femme est forcée à l’accouplement (je pourrais même dire viol à ce train) avec un homme en particulier. Mais ça passe selon eux parce que si la femme refuse, elle peut toujours payer pour que « son homme » aille voir les prostituées. Comme quoi, Zamiatine s’attendait à ça en URSS mais au final, ça ressort en France et dans d’autres pays ennemis de l’époque. L’histoire est assez surprenante, pas vrai ?


Vous voulez une autre anecdote sur Nous ? Je vous la donne même si vous ne voulez pas de toute façon vu que c’est moi qui décide ce que j’écris (vous pouvez passer à la fin ou partir si ça ne vous intéresse plus du reste, je ne vous en voudrais pas le moins du monde). Vous avez dû tiquer aux noms des personnages que j’ai donnés, pas vrai ? Zamiatine a nommé ses héros en l’honneur des pièces qui composaient l’Alexandre Nevski, un brise-glace sur lequel il a travaillé en tant qu’ingénieur naval.

Pourquoi ? en plus de faire référence à son passé, comme d’autres chiffres dans le livre, cela montre bien que les humains sont devenus des rouages de l’organisation de l’État unique qui peut donc en disposer comme il le désire en les « réparant » à sa guise ou en les mettant au rebus dès qu’ils ont trop de défauts d’usure qui ne peuvent plus être corrigés.


Je vous laisse vous faire votre propre idée sur le livre, je suis loin d’être objective mais pour moi, c’est vraiment une des dystopies qui m’ont fait réfléchir sur beaucoup de choses, non seulement sur l’histoire de l’URSS, mais aussi sur la vie qu’on mène en France en bons gros champions du monde du râlage et de la grognerie et qui a bien besoin d’être améliorée. Bon, pas dans le sens du roman parce qu’on est mal mais quand même, il faudrait parfois un peu plus s’inspirer de la littérature d’anticipation de ce genre pour faire exactement le contraire. Et on est loin du compte en ce moment.


Pour conclure :

« Il y a des idées d’argile et des idées éternelles, coulées dans l’or ou dans notre précieux verre. Pour déterminer la matière d’une idée, il suffit de la soumettre à un acide très fort. Les anciens, semble-t-il, connaissent un de ces acides : la reductio ab absurdo, mais ils le craignaient et préféraient voir un ciel quelconque, un ciel d’argile, plutôt que le néant bleu. Grâce au bienfaiteur, nous avons dépassé ce stade et nous n’avons plus besoin de jouets. »

0 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout

© 2020 Le Grenier d'Elinwë. Créé avec Wix.com

  • Canada-jay-303908_640
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now